Quand Reese Witherspoon entre dans la mécanique Coben
Deux noms sur une couverture, et pas exactement deux inconnus.
D’un côté, Harlan Coben, dont on connaît la redoutable efficacité lorsqu’il s’agit de prendre une existence à peu près normale, d’y glisser un premier grain de sable puis de regarder toute la mécanique se dérégler. De l’autre, Reese Witherspoon, actrice oscarisée, productrice, fondatrice de Hello Sunshine et du Reese’s Book Club, qui signe ici son premier roman.
L’association pouvait ressembler à un joli coup éditorial.
Elle est pourtant beaucoup moins artificielle qu’on pourrait le croire.
L’idée de départ vient en réalité de Reese Witherspoon. Depuis plusieurs années, elle réfléchissait à Maggie McCabe, chirurgienne militaire de très haut niveau, et à cet univers assez fascinant des médecins privés capables de traverser la planète pour soigner ceux qui peuvent tout acheter — ou presque. « J’ai commencé à rêver de ce personnage de Maggie il y a trois ans », expliquait-elle en racontant la naissance du projet. Son père était lui-même chirurgien dans l’armée et sa mère infirmière, ce qui donne évidemment à ce choix quelques racines personnelles.
Maggie, justement, avait tout.
Un mari qu’elle aimait, Mark. Une carrière de chirurgienne brillante. Une fondation humanitaire. La conviction que son métier servait encore à quelque chose.
Lorsque nous la rencontrons, il ne reste plus grand-chose de tout cela.
Mark a disparu lors d’un attentat. Maggie a perdu le droit d’exercer et sa fondation a été dissoute. Endettée, incapable de faire réellement son deuil et privée de ce qui constituait l’essentiel de son identité, elle accepte la proposition d’un ancien collègue : intervenir, dans la plus absolue discrétion, auprès de la très jeune compagne d’un oligarque russe.
Le salaire est indécent.
La mission l’est probablement aussi.
Et, puisque nous sommes chez Harlan Coben, on se doute que les choses ne vont pas exactement s’améliorer une fois le premier coup de scalpel donné.
La grande qualité de Près de moi pour toujours est là : ça fonctionne.
Coben connaît trop bien son métier pour laisser longtemps son lecteur regarder le paysage. Une information en appelle une autre, un doute en provoque un deuxième, les certitudes ont une fâcheuse tendance à survivre moins longtemps que les personnages, et les chapitres savent parfaitement à quel moment refermer leur mâchoire.
On tourne les pages.
Beaucoup.
Et facilement.
La collaboration avec Reese Witherspoon apporte cependant une tonalité un peu différente à la mécanique habituelle. Maggie n’est pas seulement le personnage qu’il faut précipiter d’un danger vers le suivant. Le roman insiste sur son rapport à son métier, au deuil, à la culpabilité, mais aussi à cette étrange frontière qui sépare encore la médecine du commerce lorsque l’argent devient pratiquement illimité.
Le milieu choisi est d’ailleurs l’une des bonnes idées du livre. Cliniques privées, chirurgie réservée à quelques milliardaires, déplacements de pays en pays, technologie médicale, oligarques et secrets protégés à coups de millions : le roman joue avec un monde dans lequel la richesse ne permet plus seulement d’acheter du confort mais nourrit l’illusion qu’elle pourrait également acheter davantage de vie.
Et lorsque la médecine rencontre cette forme d’hubris, les questions deviennent vite intéressantes.
On sent aussi, beaucoup plus qu’à l’ordinaire chez Coben, une influence cinématographique. Ce n’est guère étonnant. Witherspoon expliquait avoir pensé les lieux et les situations presque comme elle construirait un film : chaleur de Dubaï, froid russe, décors spectaculaires, personnages placés sous pression.
Parfois, cela se voit même un peu trop.
Certains passages semblent presque attendre leur adaptation à l’écran. Quelques rebondissements sollicitent généreusement notre bonne volonté et l’intrigue internationale perd par moments cette proximité avec le quotidien qui rend les meilleurs Coben si inquiétants. C’est souvent lorsqu’il nous montre que l’horreur habite la maison d’à côté que l’auteur est le plus fort. Ici, palais, milliardaires, conspirations et déplacements internationaux nous maintiennent davantage dans le territoire du grand thriller spectaculaire.
Ce n’est donc probablement pas le Coben que je conseillerais en premier à quelqu’un qui voudrait découvrir l’auteur.
Mais « pas son meilleur » ne signifie certainement pas « mauvais ».
Car le plaisir reste là.
La construction est solide, Maggie possède suffisamment de failles pour échapper à l’héroïne invulnérable, les enjeux médicaux apportent une vraie singularité et plusieurs retournements remplissent parfaitement leur contrat. Il y a même, derrière le pur suspense, quelques questions plutôt bien amenées sur la morale médicale, la puissance de l’argent et notre désir de repousser toujours un peu plus loin les limites du corps humain.
Quant à la présence de Reese Witherspoon sur la couverture, elle ne relève visiblement pas du simple argument publicitaire.
Coben, qui n’avait encore jamais coécrit de roman, était d’ailleurs réticent au départ. Ils ont finalement travaillé à deux, sans assistant ni prête-plume. Ils se retrouvaient toutes les deux ou trois semaines dans son appartement new-yorkais pour construire l’histoire. Coben rédigeait ensuite les chapitres ; Witherspoon les annotait, travaillait notamment la voix de Maggie et lui envoyait quantité de recherches médicales. Ils échangeaient textes, mails et messages presque quotidiennement. Coben avait posé une condition dès le début : « Ça ne pouvait pas être un gadget. »
À la lecture, on peut considérer le pari réussi.
Pas au point de faire de Près de moi pour toujours un sommet de l’œuvre de Harlan Coben. Il lui manque peut-être cette part d’émotion sourde, ce vertige intime que possèdent ses meilleurs romans lorsque le passé d’un personnage revient fracasser sa vie ordinaire.
Mais le livre ne s’ennuie jamais — et nous avec lui.
C’est un thriller généreux, rapide, parfois spectaculaire, quelquefois un peu excessif, mais suffisamment malin pour ne pas se résumer à ses rebondissements. Et surtout, la rencontre entre Coben et Witherspoon produit quelque chose de cohérent : lui apporte l’horlogerie du suspense ; elle lui donne une héroïne, un univers médical et une sensibilité légèrement différents.
On aurait pu craindre un roman à quatre mains dans lequel chacun aurait essayé de tirer la couverture à lui.
Ils ont plutôt choisi de raconter la même histoire.
Et c’est déjà une bonne raison de la lire.
Près de moi pour toujours , de Harlan Coben et Reese Witherspoon, Belfond Noir, traduction de Daphné Bernard