D’un côté ce livre contient quatre aventures croisées, dont les plus importantes sont celles de Ha Nguyen, femme biologiste qui étudie la pensée des poulpes, et de Ankatia Minervudottir-Chan, fondatrice de la société DIANIMA qui a créé le premier androïde conscient, Evrim, qui la mandate pour, avec l’aide d’Evrim, essayer de prouver la sentience des poulpes et prendre contact avec eux dans la réserve de pêche de Con San. Mais un certain nombre d’obstacles et de risques vont remettre en cause leur éventuel succès.
Comme trop souvent, le livre est un véritable puzzle à déchiffrer ; l’emploi de cette structure en puzzle, imaginée au départ par Dos Passos, et utilisée avec succès par Brunner dans Tous à Zanzibar, est quasiment devenue une plaie de l’écriture actuelle, qui transforme la lecture et la compréhension des quatre sujets, car il y a aussi les sujets auxiliaires des vies de Rustem, hacker chargé par une mystérieuse organisation de prendre le contrôle d’Evrim, et d’Eiko, esclave d’une société de pêche illégale. Le lecteur finit par consacrer sa réflexion à démêler les fils entrecroisés et perd les sujets principaux. Un peu comme une mosaïque dont le spectateur ne considérerait que les pierres et les parties locales sans pouvoir contempler le dessin d’ensemble.
L’idée essentielle, imaginer ce que pourrait être la conscience des poulpes et comment des humains pourraient essayer de communiquer avec des poulpes disposant d’une intelligence profondément différente de la nôtre, est bien sûr l’essentiel du roman. C’est une idée qui change énormément des tentatives d’auteurs antérieurs qui cherchent une intelligence et une conscience chez les dauphins (Un animal doué de raison, de Robert Merle ou Marée stellaire de David Brin), chez les cachalots (La vieille Anglaise et le continent, de Jeanne-A Debats) ou les chimpanzés (Élévation de David Brin). On le trouve aussi dans le livre récent de Vinciane Despret, Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation. Rien que ce thème justifie à lui seul l’appréciation du roman.
D’autres idées, en particulier le personnage d’Evrim d’une part, et l’intervention des Tibétains dans le récit de l’autre, m’ont rappelé un grand roman féministe encore non traduit, He, She and It, de Marge Piercy, dont l’autre grand roman de science-fiction, La femme au bord du Temps, n’a été enfin traduit que récemment. Il y a des analogies entre ces thèmes et ceux du roman de Marge Piercy, mais c’est plutôt de l’intertextualité et une réécriture des thèmes (avec changement du pays dont les survivants se sont installés au Canada) qu’un plagiat.
En bref, et malgré l’irritation (litote) de la lecture de ce roman-puzzle, je ne regrette pas ma lecture.
La montagne dans la mer, de Ray Nayler, trad Henri-Luc Planchat, Livre de Poche n°38644, 2026, 500 p., interview de l’auteur comprise, couverture de Nicolas Fructus, 9,90€, ISBN 978-2-253-90803-3