L’humanité n’aura décidément rien appris
Il y a des romans que l’on dévore sans reprendre son souffle. D’autres nous obligent à ralentir, à revenir sur une phrase, à accepter que notre intelligence trébuche un instant avant de retrouver son équilibre. Spectres, de Thomas Gunzig, appartient aux deux catégories.
C’est un récit haletant, porté par une véritable tension romanesque, mais aussi un livre exigeant, traversé par les mathématiques, la physique, la relativité générale, la nature du hasard et l’hypothèse vertigineuse d’univers parallèles.
Autant le reconnaître immédiatement : je n’ai probablement pas tout compris. Certains concepts scientifiques dépassent largement le niveau du lecteur ordinaire que je suis. Il faut parfois relire, s’accrocher, accepter de cheminer pendant quelques pages dans un brouillard théorique. Mais cette difficulté ne constitue pas une faiblesse du roman. Elle fait partie de l’expérience. Comment raconter l’inconnu absolu en utilisant seulement des idées familières ? Comment représenter un espace qui échappe aux lois, aux perceptions et peut-être même à la logique de notre monde ?
Au cœur du récit se trouve Léa, une physicienne qui parvient à ouvrir un accès vers ce qui sera appelé le Plan dimensionnel secondaire. Ce qui semblait n’être qu’un espace vide se révèle être un territoire inconnu, étrange, silencieux, dont l’existence bouleverse tout ce que l’humanité pensait savoir de l’univers. La découverte pourrait demeurer un prodigieux objet de connaissance. Elle pourrait inviter à l’humilité, à l’émerveillement, peut-être même à une redéfinition de notre place dans le cosmos.
Mais l’être humain reste l’être humain.
Très rapidement, les intérêts économiques s’emparent de la découverte. Des infrastructures sont construites. On explore, on fore, on exploite. Puis on détruit. Le capitalisme ne découvre pas un mystère : il identifie une ressource. L’humanité reproduit ainsi, dans une autre dimension, les mécanismes de prédation qui ont déjà ravagé son propre monde, jusqu’à provoquer une réaction en chaîne dont elle ne mesure ni la nature ni les conséquences. Cela pourrait suffire à nourrir une formidable fable écologique et anticapitaliste. Thomas Gunzig va pourtant beaucoup plus loin. Spectres ne parle pas seulement de ce que nous exploitons, mais de notre incapacité à laisser quoi que ce soit nous échapper. Devant l’inconnu, nous éprouvons le besoin de nommer, de mesurer, de cartographier, puis de posséder. Nous supportons difficilement qu’une chose puisse exister sans nous être utile.
La science, dans le roman, n’est cependant jamais désignée comme coupable. Elle conserve sa puissance d’émerveillement, sa beauté et sa capacité presque magique à repousser les limites du réel. Le danger apparaît lorsque la curiosité scientifique se trouve récupérée par des pouvoirs qui ne se demandent plus ce qu’une découverte signifie, mais seulement ce qu’elle pourrait rapporter. Thomas Gunzig a expliqué avoir voulu réunir dans cette aventure la folie, l’avidité, l’amour au milieu du désespoir, la curiosité, le hasard et la relativité générale. Cette ambition considérable traverse chaque partie du livre. Les mathématiques et la physique ne constituent donc pas un simple décor destiné à donner au récit une apparence savante. Elles deviennent une manière de parler de notre besoin d’ordre. Nous créons des nombres, des modèles et des théories pour rendre le monde intelligible. Pourtant, plus la connaissance progresse, plus elle semble révéler l’étendue de ce que nous ignorons. Dans Spectres, comprendre ne signifie pas nécessairement maîtriser. La science ouvre une porte, mais elle ne peut garantir que l’humanité soit moralement prête à la franchir.
C’est ici que le roman prend une dimension philosophique et métaphysique particulièrement troublante. En explorant ce qui se trouve derrière le visible, il finit inévitablement par rencontrer les grandes interrogations auxquelles les religions tentent de répondre depuis toujours : qu’est-ce qu’une conscience ? Que reste-t-il de nous après la mort ? Sommes-nous uniquement constitués de matière ou la mémoire, l’amour et la souffrance laissent-ils des traces ailleurs ? L’univers possède-t-il un sens ou sommes-nous condamnés à en inventer un pour supporter notre propre finitude ?
Thomas Gunzig ne cherche pas à trancher entre la science et la croyance. Il les conduit plutôt devant le même gouffre. La religion propose des récits lorsque la connaissance atteint ses limites ; la science tente de vérifier ce que les récits ont longtemps placé dans le domaine de l’invisible. Entre les deux demeure une zone incertaine, un territoire où l’intuition, la peur et l’espérance continuent de se côtoyer.
Le titre du roman prend alors toute son ampleur. Les spectres ne sont pas seulement d’éventuelles présences venues d’un autre plan. Ils sont aussi nos disparus, nos souvenirs, nos fautes, les conséquences de ce que nous avons détruit et que nous pensions avoir définitivement effacé. Ils sont tout ce qui continue à agir alors même que nous ne pouvons plus le voir.
Malgré la complexité de ses enjeux, Spectres reste profondément humain. Derrière les hypothèses scientifiques, les infrastructures gigantesques et les catastrophes dimensionnelles, il y a Léa, ses blessures, ses attachements, ses pertes et ses choix. C’est probablement là que le roman impressionne le plus : Thomas Gunzig ne sacrifie jamais les personnages aux idées. Il sait qu’une théorie, même vertigineuse, ne bouleverse réellement le lecteur que lorsqu’elle atteint quelqu’un qu’il a appris à aimer.
On retrouve également ce regard si particulier de l’écrivain belge sur notre époque : une lucidité impitoyable envers les mécanismes économiques, les discours de pouvoir et les petites lâchetés humaines, mais aussi une tendresse persistante pour les êtres cabossés qui tentent malgré tout de sauver quelque chose. Son humour noir et sa satire sociale sont moins immédiatement visibles que dans certains de ses précédents romans, mais ils demeurent présents, enfouis sous une inquiétude plus grave et plus cosmique. Son œuvre associe depuis longtemps imagination, noirceur, ironie et observation des dérives contemporaines ; Spectres pousse cette démarche jusqu’aux frontières de l’univers connu. Le livre n’est pas sans aspérités. Certains développements théoriques demandent une attention soutenue et ralentissent volontairement la lecture. On peut parfois éprouver le sentiment d’avoir perdu le fil d’une explication ou d’avoir laissé passer une pièce essentielle du raisonnement. Mais il serait dommage de considérer ces moments comme des obstacles à éliminer. Ils traduisent notre position face à l’univers : celle d’êtres capables d’en comprendre une infime partie, mais toujours entourés par quelque chose de plus vaste qu’eux.
Spectres est un roman de science-fiction, une aventure scientifique, une fable écologique, une critique de la prédation capitaliste et une méditation sur la mémoire, la mort, la responsabilité et l’amour. Il peut évoquer les grandes œuvres de science-fiction métaphysique, celles qui utilisent l’ailleurs pour révéler ce que nous refusons de regarder ici. Pourtant, il demeure profondément gunzigien : noir, sensible, inquiet, généreux et peuplé de personnages qui essaient de rester humains dans un monde où cette qualité semble chaque jour plus difficile à préserver.
Thomas Gunzig signe sans doute son roman le plus ambitieux. Pas nécessairement le plus facile, ni le plus immédiatement accessible, mais un livre qui refuse de simplifier son sujet pour rassurer le lecteur. Un roman qui nous rappelle que l’intelligence humaine est capable d’ouvrir des passages vers des mondes inconnus, mais qu’elle demeure étrangement impuissante à contenir notre avidité.
Et si nous découvrions réellement une autre dimension, que ferions-nous ?
Après avoir refermé Spectres, la réponse que nous suggère Thomas Gunzig n’a malheureusement rien de rassurant : nous commencerions probablement par nous émerveiller.
Puis nous chercherions où creuser.
Thomas Gunzig – Spectres – Au Diable Vauvert