Quand le chemin de Compostelle vire au chemin de croix
Avec Ultima Via, Éric Oliva et Denis Richard quittent les terrains contemporains du polar pour s’aventurer sur des routes beaucoup plus anciennes, plus poussiéreuses, plus mystiques aussi : celles du XIIᵉ siècle, entre foi, peur, violence et pèlerinage. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le voyage n’a rien d’une promenade contemplative avec gourde en cuir et sandales médiévales. Ici, sur les routes de Compostelle, le sang coule. Et il ne coule pas par hasard.
Éric Oliva n’est pas un inconnu dans le monde du polar. Son parcours dans la police et son expérience du terrain nourrissent depuis longtemps une écriture réaliste, nerveuse, attentive aux mécanismes de l’enquête et aux zones sombres de l’âme humaine. Denis Richard, lui aussi venu de l’univers policier, avait déjà cosigné avec lui Stups, roman ancré dans les trafics, la violence contemporaine et les coulisses de la brigade des stupéfiants. Avec Ultima Via, le duo change donc d’époque, mais pas forcément d’obsession : comprendre le mal, suivre ses traces, approcher ce moment trouble où la croyance, la folie et la violence se confondent.
L’histoire nous entraîne au XIIᵉ siècle. Des pèlerins sont retrouvés massacrés, suppliciés, pendus, éventrés, marqués de symboles inquiétants. Ces crimes ne ressemblent ni à de simples actes de brigandage ni aux brutalités ordinaires d’un temps déjà rude. Quelque chose d’autre travaille dans l’ombre. Quelque chose de plus organisé, de plus idéologique, de plus glaçant. Arnaud de Marvejols, chevalier du Temple revenu blessé de Terre sainte, pensait avoir laissé derrière lui l’horreur des combats. Il va pourtant devoir reprendre la route et affronter un ennemi sans visage, habité par une foi dévoyée, pour qui la mort semble devenir un langage sacré.
Ce qui séduit d’abord dans Ultima Via, c’est cette volonté de mêler le thriller historique à une atmosphère presque gothique. Le Moyen Âge n’y apparaît pas comme un décor de carte postale avec châteaux, moines et torches joliment alignées. C’est un monde dur, traversé par la peur, la ferveur, les rapports de pouvoir, les superstitions, les rivalités religieuses et politiques. Les auteurs semblent vouloir installer une tension permanente entre la lumière de la foi et les ténèbres qu’elle peut parfois abriter lorsqu’elle est pervertie.
Le personnage d’Arnaud de Marvejols apporte à l’ensemble une belle densité romanesque. Ce n’est pas seulement un enquêteur lancé sur une piste sanglante. C’est un homme marqué, un survivant, un chevalier qui porte déjà ses propres blessures avant même d’affronter celles que l’enquête va révéler. Cette fragilité donne au récit une dimension plus humaine. Derrière l’armure, il y a un homme. Et derrière la mission, il y a une confrontation intime avec ce que la violence fait aux corps, aux esprits et aux croyances.
La grande force du roman semble tenir dans ce mélange entre enquête, noirceur historique et mystère religieux. Les meurtres ne sont pas seulement spectaculaires : ils sont mis en scène, chargés de signes, presque liturgiques dans leur horreur. Cela donne au récit une ambiance lourde, oppressante, où chaque découverte semble ouvrir une porte plus sombre encore. On avance comme sur un chemin de pèlerinage inversé : au lieu d’aller vers la rédemption, on descend peu à peu vers ce que l’humanité peut produire de plus inquiétant lorsqu’elle croit servir une cause supérieure.
Il faut sans doute prévenir les lecteurs sensibles : Ultima Via n’a pas l’air de faire dans la dentelle enluminée. Les crimes sont violents, l’atmosphère est noire, et le roman assume visiblement une certaine brutalité. Mais cette noirceur n’est pas gratuite si elle sert à interroger le fanatisme, la manipulation des croyances et cette vieille tentation humaine de justifier l’horreur au nom du sacré. C’est d’ailleurs là que le livre devient intéressant : il ne se contente pas d’empiler les cadavres sur les routes médiévales, il pose une question plus dérangeante. Que reste-t-il de la foi quand elle devient arme ? Et que peut faire un homme de conviction lorsqu’il comprend que le mal a emprunté les habits du bien ?
Sans être révolutionnaire dans son principe — un chevalier, des crimes rituels, une enquête médiévale —, Ultima Via semble trouver son efficacité dans son sérieux, son ambiance et son sens du rythme. On y vient pour le mystère, on y reste pour la tension, pour cette traversée d’un Moyen Âge sombre et mystique, et pour ce duel invisible entre un homme blessé et une menace qui ne veut pas seulement tuer des corps, mais atteindre les âmes.
Un thriller historique dense, sombre et accrocheur, qui devrait plaire aux amateurs d’enquêtes médiévales, de Templiers, de crimes rituels et d’ambiances où la lumière des cierges éclaire parfois des choses qu’on aurait préféré ne jamais voir. Ce n’est pas le chemin de Compostelle version carte postale : c’est la route du doute, du sang et des secrets. Et, dans le genre, cela donne furieusement envie d’enfiler sa cape — mais peut-être pas de marcher seul la nuit.
Éric Oliva et Denis Richard – Ultima Via – Des Livres et du Rêve