Je hais cette région.
Celle où je suis né et où j’ai passé mon enfance, avant de la quitter définitivement. Les premières années, je n’ai concédé que quelques visites éclair, mais voilà près de vingt ans que je ne suis pas revenu. En regardant ce panorama, je constate que rien ne m’a manqué.
J’avais déjà beaucoup apprécié la précédente novella de Jack Machillot, Si c’était un homme. Ce court texte proposait une plongée troublante dans l’esprit d’un homme en train de perdre pied, une exploration psychologique dense et dérangeante qui m’avait marquée par sa justesse et son atmosphère. C’est donc avec curiosité que j’ai ouvert L’homme que je fuis, intriguée de voir comment l’auteur allait déployer son écriture dans ce nouveau texte.
Dès les premières pages, le ton est donné. Le narrateur, écrivain reconnu, revient dans la région où il a grandi après presque trente ans d’absence. Un retour qu’il n’a pas vraiment choisi : c’est son éditeur qui l’a convaincu d’entreprendre cette tournée promotionnelle « aux sources ». Mais ce voyage n’a rien de nostalgique. Au contraire, le personnage affiche d’emblée une forme de rejet presque viscéral pour ce territoire et pour ce passé qu’il pensait avoir définitivement laissé derrière lui.
Le roman se construit autour de ce retour forcé et de ce qu’il fait ressurgir. À mesure que le narrateur retrouve les lieux de son enfance et croise des figures de son passé, des souvenirs refont surface. Le récit progresse ainsi par touches successives, entre présent et mémoire, révélant peu à peu les tensions, les blessures et les non-dits qui ont marqué sa jeunesse.
L’un des points forts du roman réside dans ce choix d’une narration très introspective. Jack Machillot place le lecteur directement dans la tête de son personnage. On suit ses réflexions, ses hésitations, ses tentatives parfois maladroites de donner un sens à ce qu’il a vécu. Cette proximité crée une forme d’intimité avec le narrateur, même lorsque celui-ci reste volontairement opaque.
L’écriture, de son côté, se distingue par une certaine sobriété. L’auteur ne cherche pas les effets spectaculaires et privilégie une progression lente, presque contemplative. L’intérêt du roman ne tient donc pas tant dans une succession de rebondissements que dans la manière dont le passé se dévoile progressivement, comme si le personnage lui-même redécouvrait ce qu’il avait longtemps tenté d’oublier.
Cette approche donne au livre une atmosphère particulière, parfois mélancolique, parfois plus sombre. Elle pourra surprendre les lecteurs qui attendent un récit très rythmé, mais elle correspond pleinement à l’ambition du texte : explorer les failles de la mémoire et les traces que l’enfance peut laisser dans une vie adulte.
Avec L’homme que je fuis, Jack Machillot confirme ainsi son goût pour les récits psychologiques, centrés sur l’intimité de ses personnages et sur les zones d’ombre qui les habitent. Un roman qui prend le temps d’installer son atmosphère et qui s’apprécie surtout pour la finesse de son regard sur les souvenirs, les regrets et les identités que l’on se construit. Ou que l’on fuit.
L’homme que je fuis de Jack Machillot, Livr’S éditions, ISBN 978-2-37910-187-8, 8€