1946. De Madrid aux quais de Lisbonne, une traque implacable entraîne des hommes et des femmes en fuite vers l’inconnu. Dans l’ombre des dictatures et des prisons, certains survivent, d’autres disparaissent.
Tous portent en eux des blessures que rien n’efface. Au fil des exils, les voix se croisent : celle de Santiago, résistant traqué, de Doña Eva, figure ambiguë de Lisbonne, de Lucía, jeune femme téméraire. De Sisa et de sa folie. Entre fidélité et trahison, désir et vengeance, chacun affronte la part d’ombre qui le poursuit.
Dans ce drame historique qui se déroule de 1936 jusqu’au milieu des années 50, ce qui m’a le plus frappée, c’est la description hyperréaliste des ambiances, des atmosphères, ainsi que les sensations qui en découlent. Que l’on se retrouve dans une prison franquiste, un bordel, une taverne, un port ou à fond de cale d’un cargo, ou bien encore perdu dans le maquis avec les résistants, les cinq sens sont en permanence sollicités. L’ouïe tout d’abord, avec les langues employées, les rires et les chansons, la gouaille des marchés et des zones portuaires, mais aussi le son des bombes ou des échanges de coups de feu. L’odorat et le goût : effluves de nourriture, parfums de fleurs, fumée de cigare, remugles de maladie ou relents de pisse. La vue même semble sollicitée par la plume très descriptive et jusque parfois poétique de l’auteur : villes, paysages de campagne, côtes ou immensité de l’océan. Enfin le toucher, puisque l’on a parfois l’impression de ressentir la chaleur du soleil, l’humidité de la pluie, la dureté d’une paillasse de bagne et même la rugosité du sol et de la vie.
De l’Espagne aux îles Galapagos en passant par le Portugal, cette fresque historique nous offre un voyage et un dépaysement certain, mais elle fait surtout la part belle aux personnages, même ceux de rencontre, les habille de chair et de sang et les fait vivre sous nos yeux.
Certaines scènes sont dures, évidemment, mais comment parler de dictature sans aborder les emprisonnements abusifs, les tortures et les exécutions, ou bien de résistance sans évoquer les attentats et leurs victimes collatérales ? Le franquisme n’était pas une période rose pour le peuple, le roman n’est pas une comédie tendre.
Fresque chorale et envoûtante, Les Larmes d’Isabela explore la mémoire et l’oubli, la fatalité des serments et la violence des choix.
Je remercie les éditions M+ pour cette belle lecture.
Les larmes d’Isabela, de Gérard Coquet, aux éditions M+, broché à 19.90 €